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Nicolas Briançon : interview d’un metteur en scène

Cette saison, Nicolas Briançon enchaîne les projets de mise en scène : Divina au Théâtre des Variétés avec Amanda Lear, Mensonges d’Etats au Théâtre de la Madeleine avec Samuel le Bihan et Marie-Josée Croze, Roméo et Juliette en janvier avec Ana Girardot et Niels Schneider au Théâtre de la Porte Saint-Martin. De la comédie de boulevard, au texte de Shakespeare en passant par la pièce historique, rien ne semble lui résister. Bientôt en tournage de la saison 5 de la série Engrenages (n’oublions pas que Nicolas Briançon est aussi comédien), ce talentueux touche-à-tout nous a entretenus avec passion des difficultés et des joies de la mise en scène.

Nicolas Briançon, vous êtes partout cette saison : Divina, Mensonges d’Etats et bientôt Roméo et Juliette. Comment faites-vous pour travailler quasi simultanément sur trois pièces aux univers si différents ?

C’est mon métier, c’est mon travail. Vous faites bien un travail tous les jours, non ?

Oui, mais tous les metteurs en scène n’ont pas autant de projets.

C’est vrai que j’ai beaucoup de chance de bosser tous les jours. Ce travail est constant, visible. Evidemment il y a de la communication à la rentrée, alors ça créé un peu d’agitation. Mais quand je n’ai pas de spectacle à l’affiche, je suis en train de préparer les autres. Ça veut dire rencontrer les acteurs, ça veut dire discuter, cogiter dans son coin sur ce qu’on va faire, imaginer. Il n’y a pas d’arrêt dans nos métiers. J’ai la chance de pouvoir réfléchir et faire, ce qui n’est pas toujours le cas.

Est-ce vous qui allez au-devant des projets ?

Très souvent on suscite, on propose les projets. Parfois il y a des commandes. C’était le cas pour Divina par exemple. Souvent on reçoit une pièce, on a envie de la monter, on la propose à un théâtre, ça les intéresse ou ça ne les intéresse pas. Lorsque vous présentez un projet à un producteur, il faut tout de même avoir préparé le boulot en amont : vous devez proposer une distribution possible, expliquer comment vous allez monter la pièce… J’ai de la chance car j’équilibre ma vie avec mon métier d’acteur. Je ne suis pas obligé de faire quatre mises en scène par an…

Vous en faites déjà trois cette année !

Mais c’est exceptionnel. Je pense d’ailleurs que je ne recommencerai pas tout de suite. J’aime prendre du temps. Il se trouve que là j’ai pu préparer très en amont tous ces projets. On a répété Divina tout le mois de mai, quasiment monté la pièce et laissé reposer, puis on a répété Mensonges d’Etats au mois d’août et repris Divina avant la rentrée…

Nicolas BriançonAvez-vous le luxe de refuser des projets ?

Ce sont des choix que vous faites dans la vie. Encore une fois, oui, je suis dans une bonne période, mais j’ai mis du temps. J’ai 51 ans, les choses ne sont pas arrivées en un claquement de doigt. Ça fait 27 ans que je fais ce métier, j’ai eu une carrière lente. J’ai toujours travaillé, je me suis toujours amusé dans le boulot. J’espère surtout avoir appris au fil du temps et progressé. Je comprends très bien que les choses n’arrivent que maintenant. Parfois on n’a pas le luxe de refuser mais on refuse quand même. Je vais vous donner un exemple qui ne touche pas le théâtre mais les tournages. Quand j’ai monté La Nuit des rois (1) il y a quelques années au Festival d’Anjou, je n’avais pas de projet à suivre. J’avais juste cette pièce qui reprenait à Paris mais qui était quand même un pari très risqué. Vous savez que les metteurs en scène sont payés au pourcentage de la recette. Cela veut dire qu’il faut que ça marche si vous voulez gagner votre vie. Je n’avais pas de boulot, pas de projet d’acteur, rien. On m’envoie un texte pour un téléfilm, le pilote d’une série qui était envisagée pour une chaîne importante. Je suis juste accablé par la lecture. Il fallait que je bouffe, j’ai deux enfants… Je suis comme tout le monde. Je ne voulais pas faire ça. J’ai tourné dans des merdes, j’ai tourné dans des films improbables. Je trouve qu’à un certain âge, il faut faire des choix. Et j’ai refusé ce truc-là. C’était très bien payé, je me suis assis sur un paquet de pognon. Et cinq jours après on m’a proposé une série merveilleuse sur Canal + qui était Maison Close. Si j’avais accepté ce premier projet, j’aurais gagné de l’argent mais je n’aurais pas pu faire Maison close. Je ne dis pas que cela se passe toujours ainsi et que vous êtes toujours récompensé de votre cœur pur ou de vos bonnes intentions, mais je pense que c’est important de savoir dire non de temps en temps. Pas forcément parce que vous n’aimez pas mais aussi parce que vous estimez que vous n’allez pas avoir le temps. On m’a proposé récemment une très jolie pièce que j’ai refusée parce que je n’aurais pas eu le temps de bien la préparer. J’ai en ce moment le luxe de pouvoir un peu choisir. Si ça se trouve, dans deux ans je serai content de prendre ce qu’on me donne.

Comment êtes-vous parvenu à séparer les univers si différents de Divina et Mensonges d’Etats ?

Je m’amuse à dire que j’ai fait du théâtre de genre cette année, ce que je n’avais jamais fait. J’ai souvent monté des pièces du répertoire, des grands textes, et là j’ai fait deux pièces de genre : une pièce de boulevard et une pièce historique. C’est comme un exercice de style.

Une fois que la pièce est montée, quel est le rôle du metteur en scène ?

A un moment donné, le metteur en scène doit foutre la paix à ses acteurs, sans ça ils étouffent et n’arrivent pas à prendre leur envol. Je viens juste de temps en temps faire des raccords. Je pense que le théâtre appartient aux acteurs. Il faut être là, il faut écouter, cadrer, mais à partir d’un moment c’est de leur responsabilité aussi. Vous pouvez tout faire sauf jouer à leur place. Et d’ailleurs, moi-même en tant qu’acteur, je n’aimerais pas qu’on vienne me faire des notes tous les jours. Ça n’a pas de sens.

Avez-vous besoin d’avoir des affinités fortes avec les acteurs que vous dirigez ?

Oui, je préfère. Ça m’est arrivé de ne pas en avoir mais je préfère. J’ai besoin d’aimer les gens avec qui je travaille. J’ai besoin de les admirer. Si je ne les admire pas… C’est compliqué de mettre en scène un acteur que vous détestez.

Et vous, quel genre de comédien êtes-vous?

C’est les vacances quand je ne suis qu’acteur, les vacances totales. Vous n’avez pas la globalité d’un projet à tenir, pas à filer votre énergie à tout le monde, pas à soigner les égos des uns et des autres, vous n’avez pas à faire de la calinothérapie avec vos acteurs, vous n’avez qu’à vous occuper de vos fesses! On vient vous chercher le matin, vous tournez la journée, toutes les 3 minutes on vous demande si vous voulez un café. On vous trouve toujours merveilleux. Le soir vous êtes chez vous à la différence du théâtre. J’adore aussi être dirigé au théâtre. La difficulté est qu’en France, on a très vite une casquette. Comme je suis metteur en scène, on ne me propose plus grand-chose en tant que comédien. Je crois que si j’avais un choix à faire, je garderais le métier d’acteur. Le drame du metteur en scène, c’est que quand la pièce commence, il s’en va. Il n’a plus de pouvoir sur ce qui se passe. Cela engendre une frustration horrible. Imaginez que vous construisez un bateau, et puis le bateau prend la mer, il s’en va, et vous ne montez jamais dessus. Alors vous pouvez revenir faire des raccords mais ce n’est pas vous qui jouez.

Qu’est-ce qui vous motive dans la mise en scène ?

Le travail avec les acteurs. J’aime aussi beaucoup les grands textes car ça m’intéresse de montrer à quel point ils nous parlent aujourd’hui. Non, je n’aime pas l’idée qu’ils sont « modernes », c’est une tarte à la crème. Ils sont actuels en tout cas. Quand ce sont de très grands textes, ils dépassent l’anecdote et traitent d’une humanité brute. C’est le miracle de ces textes-là et du théâtre. On vit dans une époque qui change à la vitesse de l’éclair, tout va tellement vite. Mais il y a une chose qui ne bouge pas, c’est l’être humain. Les enjeux de pouvoir, d’ambition, de fidélité, d’amour…ça n’a pas bougé d’un centimètre. Je suis très séries, j’adore les séries, je viens d’en découvrir une dont je suis devenu fan : House of Cards avec Kevin Spacey, je vous la conseille, c’est Shakespeare, c’est Richard III ! Ils ont même adopté le principe où l’acteur principal parle à la caméra pour la rendre témoin de ce qui se passe. C’est génial. Dans le fond, Shakespeare nous raconte exactement la même chose.

Vous avez un truc avec Shakespeare…

Oui, pour moi c’est le meilleur, c’est le plus grand. C’est celui qui a le moins vieilli parce que justement il n’est jamais dans l’anecdote, il n’est jamais vraisemblable. Dans La Nuit des rois, Viola a un frère jumeau, ils sont sur un bateau, le bateau coule, ils échouent chacun à l’autre bout de la plage, elle sort du naufrage vivante et hop elle se dit : « C’est là qu’il y a Orsino, eh bien je vais m’habiller en garçon et je vais aller à sa cour ». What the fuck ? Pourquoi ? Il s’en fout. Mais en revanche, les rapports entre elle et Orsino sont d’une vérité humaine absolue. La vraisemblance non, mais la vérité oui. Et c’est ça qui est si génial dans cet auteur. Il ne s’emmerde pas. Je travaille sur Roméo et Juliette en ce moment, il y a 28 lieux. Là on est dans la maison, là on est dans le forêt. Et il a raison !

Ça fait quoi de s’attaquer au monument Roméo et Juliette ? Parce qu’il faut le réinventer, non ?

Je ne sais pas. Je ne me pose pas cette question. C’était pareil avec La Nuit des rois (1) ou avec Le Songe d’une nuit d’été (2). Ce sont autant de monuments. Si j’y vais, c’est qu’à un moment, ça s’est débloqué dans ma tête et que je ne me pose plus la question de savoir si c’est un monument ou pas. Par exemple, il y a des auteurs auxquels je ne m’attaque pas encore. J’adorerais monter La Cerisaie de Tchekhov, mais je ne le fais pas parce que j’ai vu sans doute les deux plus belles mises en scène du siècle : celle de Strehler à l’Odéon et celle de Brook aux Bouffes du Nord. En ce qui concerne Roméo et Juliette, je n’ai jamais vu de version qui m’ait transfiguré au point que je n’ose pas m’y attaquer, même si j’adore celle de Baz Luhrmann.

Nicolas Briançon

Une pièce comme Divina, c’est un peu la récré non ?

Eh bien ce n’est pas la récré du tout. C’est très compliqué si on veut bien faire.

Si Amanda Lear n’avait pas joué dans la pièce, qui aurait pu prendre le rôle?

Je pense que d’autres actrices auraient pu le jouer, mais il n’y a plus de grandes figures du boulevard comme il y en a eu à une certaine époque, qui ont la capacité de jouer cela et de remplir les salles. Amanda a beaucoup travaillé. Elle est venue voir Volpone (3) l’année dernière. On est allés dîner ensemble après. Je l’ai trouvée d’une très grande simplicité, avec beaucoup d’humour. Elle a énormément de respect pour le théâtre, pour les acteurs qui le font. J’ai été très touché par son humilité face au métier. C’est quelqu’un que je continuerai à voir en dehors du travail. J’ai peu d’amis acteurs dans le fond. Vous savez, la vie d’acteur c’est particulier, on adore être ensemble, on se voit pendant trois ou quatre mois sur un tournage, sur une pièce, on s’aime, on s’adore, on rentre dans des intimités incroyables, on se quitte, on ne se voit plus pendant quinze ans, personne ne s’appelle, et puis on se retrouve et c’est comme si on s’était quittés la veille. Et ça recommence, c’est notre vie, on est fabriqués comme ça. Mais Amanda, c’est quelqu’un que je reverrai. Pour le plaisir d’aller boire un verre avec elle, de déconner, de rire, pour qu’elle me raconte des trucs sur Dali… Je l’aime beaucoup. Je le dis parce que ça a surpris deux ou trois personnes que je fasse cette mise en scène et j’assume avec une joie totale. Il n’y a pas de genre mauvais, il y a des façons de travailler qui ne sont pas bonnes.

A votre avis, qu’est-ce qu’un bon metteur en scène ?

Un bon metteur en scène, c’est un metteur en scène qui réussit son spectacle (rire). S’il y avait une recette, on l’appliquerait tous. Après, un bon metteur en scène peut se tromper sur un spectacle. Très souvent, les spectacles que l’on rate vous demandent encore plus d’énergie que ceux que l’on réussit et pour lesquels il y a une sorte d’évidence qui se fait, le fil se déroule assez…je ne dirais pas facilement vu que c’est toujours compliqué mais quand même…

Est-ce qu’il y a des moments de doute, un peu comme un écrivain avec sa feuille blanche. Est-ce que vous vous dites parfois : « je ne sais pas quoi faire de cette scène » ?

Mais bien-sûr. Tous les jours. Par exemple sur Roméo et Juliette, il y a des scènes sur lesquelles je ne sais pas encore ce que je vais faire. C’est une angoisse avec laquelle vous vous habituez à vivre. Vous savez que l’idée va venir par accident ou d’une chose que vous n’attendiez pas d’un acteur. Il faut rester serein et se faire confiance. C’est un travail, ce n’est pas une inspiration. Les acteurs savent que je suis là pour chercher avec eux et d’ailleurs, si j’arrivais avec des idées toutes faites, je les obligerais à rentrer dans un cadre qui peut-être ne leur correspondrait pas. C’est un travail qui évolue par couches successives et il peut vous arriver en fin de répétitions de dire l’inverse de ce que vous disiez au début. Je sais ce que je veux faire avec Roméo et Juliette. Je sais comment je vais le situer, dans quel cadre, je connais ma distribution, j’ai mis des visages sur les personnages… Maintenant, ce qui va se passer en répétitions, je l’ignore. On part d’une idée et après c’est du boulot.

Vous essayez d’innover dans vos mises en scène? D’aller dans l’inattendu ?

Chaque pièce ne demande pas la même chose. Par exemple, j’avais placé Le Songe (2) dans la folie parce que c’est une pièce folle. Ce n’est pas moi qui ai écrit que la reine des fées tombe amoureuse d’un type qui a une tête d’âne, que le roi des ombres s’engueule avec la reine des fées et que cela entraîne un changement de climat. Tout est dans Shakespeare, je n’ai rien inventé. J’ai une approche un peu anglo-saxonne de la mise en scène, c’est-à-dire pragmatique. Avec un souci de lisibilité et de fluidité. Je n’ai pas une approche intello de ces pièces-là. J’essaye de rendre ce que je pense être Shakespeare, c’est-à-dire un très grand auteur de théâtre, un auteur vivant qui met des personnages dans des situations dingues, et c’est ça qu’il faut jouer ! C’est comme un chef d’orchestre qui déchiffre une partition. J’ai fait un travail totalement différent sur Mensonges d’Etats parce que la pièce appelait tout autre chose. C’est une pièce d’intimité : la guerre se passe à l’extérieur, ils sont dans un tout petit appartement à Londres, c’est très feutré, il ne se passe pas grand-chose visiblement. Je n’allais pas les mettre en armure et dire que ça ne se passe pas en 40 dans un bureau !

 

LA MINUTE 3×3 : trois questions pour des réponses en trois mots !

 

Trois choses qui vous redonnent la pêche.

Voir mes enfants/aller au théâtre à Londres/faire un voyage.

Vos trois lieux favoris.

Paris/Lisbonne/Spetses, une petite île en Grèce

Vous en trois mots.

Je fais ce que je peux.

 

(1) La Nuit des rois de Shakespeare, Festival d’Anjou puis Théâtre Comédia, 2009
(2) Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, Festival d’Anjou puis Théâtre de la Porte Saint-Martin, 2011
(3) Volpone de Ben Jonson, Théâtre de la Madeleine, 2012

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Un commentaire Post a comment
  1. ROY #

    Très très déçus de cette pièce, vue le soir du réveillon , le scénario et les dialogues sont très pauvres ,nous n’avons que très peu ri pendant ce spectacle ,un peu comme si la pièce n’avait jamais démarré ..les acteurs principaux , Amanda et Baptiste ont fait le minimum , jeu très froid et se sentant pas très concernés , on attendait tellement mieux d’Amanda lear . Seuls les autres acteurs , l’Italien et Emilie s’en sont bien sortis et méritent un bravo . Quel dommage de présenter une pièce aussi ennuyeuse dans un si beau théatre ..

    janvier 1, 2014

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