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Samuel Le Bihan dans Mensonges d’Etats : interview

Depuis 5 ans, Samuel Le Bihan enchaîne les projets au théâtre : Parole et guérison au Théâtre Montparnasse en 2009, Hollywood de 2011 à 2013 au Théâtre Antoine puis en tournée, Inconnu à cette adresse et L’Enterrement en 2012… Cette rentrée, aux côtés de Marie Josée-Croze et Mickaël Cohen entre autres, il occupe les planches du prestigieux Théâtre de la Madeleine dans Mensonges d’Etats, l’histoire vraie de l’équipe qui a conduit l’opération Fortitude, le plus grand bluff de la Seconde Guerre mondiale. Le duo Nicolas Briançon – à la mise en scène- et Xavier Daugreilh – au texte – a su restituer toute l’intensité de cet épisode capital de l’histoire et offrir aux comédiens des rôles poignants. Le temps d’une conversation, Samuel Le Bihan nous a accueillis dans sa loge pour nous raconter cette expérience à la fois artistique et humaine.

 

Qu’est-ce qui vous plaît au théâtre et que vous ne trouvez pas au cinéma ?

Ça me fait progresser artistiquement. J’ai vraiment le sentiment à chaque nouvelle pièce d’apprendre à me connaître, d’essayer des choses ; parfois c’est très subtil. Par exemple dans Mensonges d’Etats, c’est tout en retenue. Mon personnage a un parcours intérieur très fort mais absolument pas spectaculaire. Il doit manager une équipe et l’emmener vers la victoire, et pour ça il doit être extrêmement concentré, il ne doit pas montrer ses fragilités. Mais il doit quand même les vivre. Il ne faut pas duper le public, il faut nourrir le personnage. Ce que j’aime dans le théâtre, c’est cette finesse du travail. D’ailleurs, j’admire le travail des Américains au cinéma, ils nourrissent énormément leurs personnages. En France on aime bien les acteurs qui ont un naturel très fort. On en a qui sont absolument formidables, mais comme je n’ai pas le sentiment de faire partie de cette catégorie, j’aime m’investir, chercher et explorer. C’est là que je trouve de l’intérêt dans mon métier.

 

Samuel Le BihanVous avez l’impression de devoir plus travailler que d’autres ?

Peut-être, mais je m’en fous, c’est mon plaisir. Ce n’est pas important, je crois vraiment à la valeur du travail. Quand j’étais au conservatoire, j’ai rencontré des gens qui étaient beaucoup plus doués que moi. Mais avec le travail, on finit par progresser et atteindre des choses qu’on rêvait de faire. Parfois cela prend du temps mais c’est plaisant de se voir évoluer, c’est extrêmement réjouissant. Et puis on le doit à soi-même. C’est quelque chose qui vous rend relativement indépendant par rapport au métier et à son exigence de succès.

 

Qu’est-ce qui vous a séduit dans Mensonges d’Etats ?

Plusieurs choses. Au départ, comme j’ai fait beaucoup de théâtre ces cinq dernières années, j’avais envie de faire une pause. Le théâtre demande beaucoup d’investissement. Il faut y aller tous les soirs. On fait le travail et le public le sait, c’est ça qui est agréable, il y a une vraie reconnaissance. Mais cela demande de l’énergie et aussi de se renouveler, de se ressourcer. Il faut y laisser un peu de chair. En tout cas sur Hollywood(1) ou L’Enterrement (2), j’avais vraiment le sentiment d’y laisser un peu de chair. Ce sont des pièces qui exigent que l’effort soit physique, émotionnel. Ce n’est pas anodin. Je voulais donc faire une petite pause et puis là, il y avait Nicolas Briançon que j’avais envie de rencontrer. Je voulais vivre cette expérience artistique. Et puis il y avait la pièce, que j’ai trouvée extrêmement maligne, intelligente. J’ai apprécié l’écriture, cette façon de nous apprendre des moments de l’histoire mais sans nous faire une leçon d’histoire, en revivant un moment du passé à travers une anecdote qui finalement n’en est pas une.

 

Justement, qu’est-ce que cette pièce a à nous apprendre aujourd’hui ?

On y mesure à quel point notre liberté est fragile. Mensonges d’Etats parle de manipulation. On est dans un monde de surinformation et donc évidemment on devient beaucoup plus facile à manipuler, c’est très dur de garder son libre arbitre. Et puis en se projetant dans le passé, on se rend compte que la démocratie, la liberté, sont des choses extrêmement fragiles et que des hommes se sont battus pour nous, pour qu’on puisse vivre dans le confort qu’on a aujourd’hui. Je ne parle pas d’un confort matériel, je parle ici d’un confort psychologique, un confort de vie. Les jeunes qui ont fait le débarquement avait tout juste 20 ans et même moins. Ils se sont sacrifiés pour une certaine idée de la démocratie et de la liberté. Ça me touche énormément. En me renseignant sur cette histoire, j’ai compris à quel point le mur de l’Atlantique était quelque chose de redoutablement efficace, que l’étau allait se refermer et que plus jamais les Américains et les Anglais n’allaient pouvoir débarquer et nous sauver. Le IIIe Reich se serait installé pour de longues années et on y serait peut-être encore aujourd’hui. Le débarquement nous semble aujourd’hui simple et évident, mais rien ne l’était. Ce retour sur le passé est émouvant et en même temps nous fait prendre conscience qu’il faut rester vigilant sur notre libre arbitre, la façon dont on peut chercher à nous influencer, dont il faut se battre pour défendre notre liberté. J’ai choisi cette pièce parce qu’au-delà de nous distraire, on en ressort grandi, et c’est ça qui me plaît.

Vous interprétez le rôle du colonel Bannerman qui est à la tête de l’équipe ayant mené l’opération Fortitude , opération qui a changé la face du monde. Aimez-vous jouer les héros ?

Alors justement, ce qui est intéressant c’est que ce ne sont pas des héros, au sens guerrier du terme. Ce sont des joueurs d’échecs, des héros cérébraux. Un héros est quelqu’un qui met sa vie en jeu pour réaliser quelque chose de grand, de plus grand que lui. Et là ils ne mettent pas leur vie en jeu mais celle des autres. C’est terrifiant. On apprend que dans la guerre, tout le monde perd quelque chose. Avoir des morts sur la conscience est un enjeu énorme. On sait qu’on va vivre des années durant avec ça sur la conscience. C’est tout aussi terrible que de mettre sa vie en danger. Mais c’est ça aussi la guerre, personne n’en sort indemne, elle broie les hommes. En même temps c’est une redistribution des cartes incroyable où chacun va se révéler, être lâche, être héroïques, faire le bon choix, pour l’argent, pour ses idéaux, pour être du côté du plus fort… La guerre révèle les hommes.

 

Avez-vous l’impression sur scène de réussir à atteindre ne serait-ce qu’un soupçon de ce que ces hommes ont ressenti ?

C’est ce qu’on essaye d’atteindre, c’est toujours très difficile. Pour cela je suis allé sur les plages du débarquement, j’ai lu énormément, je me suis beaucoup documenté. C’est le seul moyen de s’en approcher. On n’aura jamais d’équivalent mais c’est un travail humainement passionnant.

 

Et éprouvant aussi…

Ce ne sera jamais aussi éprouvant que ce qu’ils ont vécu. La pièce nous met dans un état d’humilité assez fort. Des images d’archives sont projetées sur un écran de tulle entre chaque changement de décor. Elles nous rappellent des éléments du passé et nous reconditionnent sur ce qu’était la Seconde Guerre mondiale. Je pense aux documentaires de Costelle, notamment à ceux intitulés Apocalypse. Je trouve ce mot « apocalypse » tellement juste. Le monde a basculé complètement dans l’horreur. Il y a quelque chose d’inouï dans l’histoire des êtres humains. Comment peut-on basculer dans autant de destruction et de violence ? En se projetant dans tout ça, on a l’impression d’obtenir des réponses mais de façon sensorielle et non cérébrale.

 

Le Théâtre de la Madeleine est en quelque sorte votre seconde maison depuis quelques semaines. Avez-vous vos petites habitudes ?

Pas vraiment, je ne suis pas un acteur maniaque. Je n’ai pas de superstition. Il ne faut quand même pas que j’arrive au dernier moment parce qu’on ne sait jamais ce qui peut se passer. On a besoin de se raser, de se préparer, de s’habiller. Au-delà de ça, je ne suis pas superstitieux… Pas d’habitude non plus. Les jours ne se ressemblent pas. Je les aborde d’une façon différente à chaque fois. Je n’arrive jamais à la même heure. Mais j’aime l’espace de la loge, c’est un endroit où l’on accepte de ne pas vous déranger, où vous êtes censé vous concentrer. C’est une espèce de bulle de calme. C’est très agréable. Personne ne viendra violer votre intimité. J’apprécie le secret de cet endroit. C’est un rendez-vous avec soi-même.

 

(1) Hollywood de Ron Hutchinson en 2012 et 2013
(2) Festen la suite de Thomas Vinterberg en 2012 au Théâtre du Rond Point

 

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Mensonges d'Etats affiche

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