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Eric Métayer, interview d’un enfant terrible du théâtre

Dans Les 39 marches, Eric Métayer adaptait un chef-d’oeuvre d’Alfred Hitchcock au théâtre avec les moyens du bord. Dans Train fantôme, il pousse le principe à son summum en s’attaquant au récit fantastique de Bram Stoker, Dracula. De la Transylvanie aux salles de music-hall de Londres, en passant par une tempête en mer, rien n’arrête ce metteur en scène inventif qui a fait d’un imaginaire tout en dérapage contrôlé sa marque de fabrique. L’équipe de Ticketac.com l’a rencontré un après-midi à Paris, au Théâtre de la Gaité Montparnasse où se joue sa dernière folie.

 

Avec Train fantôme, vous revendiquez un théâtre « fête foraine » où le spectacle est à la fois sur scène et dans la salle, aviez-vous envie d’inventer un nouveau genre ?

D’abord, je n’ai pas l’orgueil de penser que j’invente un genre. Je pense que ce sont des genres qui existent – beaucoup en Angleterre notamment – mais qui ne sont pas arrivés jusqu’à nous parce que le France est plus dans le texte. D’ailleurs, la grande différence entre Shakespeare et Molière, c’est quand même que Molière est très texte. On est dans des lieux fixes, on raconte, alors que Shakespeare créé des images. Alors c’est vrai que j’amène peut-être quelque chose de nouveau en France, mais il y a des précurseurs.  Si on remonte dans le temps, les Branquignols avaient déjà un style déjanté. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’ils se sont retrouvés à jouer à Broadway. Si je pouvais y arriver je serais content, mais bon…

Les 39 marches étaient adaptées d’une pièce anglaise. Train fantôme est une vraie création, mais utilisant les mêmes principes de mise en scène. N’avez-vous pas l’impression de vous être approprié des procédés théâtraux lors de cette adaptation et de les réutiliser dans une pièce à vous, sans filet en quelque sorte ?

Je savais déjà, après 10 ans en ligue d’improvisation, que je pouvais tout faire avec du rien. Vous savez, ce sont des marches que l’on franchit au fur et à mesure. La deuxième marche a été de rencontrer Stephan Meldegg et de faire des spectacles comme Des cailloux plein les poches ou Un monde fou. Je jouais dans un théâtre cet univers-là sans pour autant que ce soit de l’impro. La troisième marche a été de faire une adaptation d’un spectacle où cet univers-là pouvait exister [Les 39 marches]. Vous savez, c’est comme un alpiniste qui enlève au fur et à mesure des fixations et qui se rend compte qu’il s’en sort bien avec une seule. Train fantôme était un peu le point ultime où on a enlevé toutes les fixations. Bon, maintenant il faut faire attention à ne pas avoir envie de lâcher non plus.

Dans quelle mesure votre longue expérience dans l’improvisation influence-t-elle votre travail de mise en scène ?

L’influence se fait à deux niveaux. Premièrement, lors de l’écriture, j’ai vraiment précisé à Gérald Sibleyras [co-auteur de Train fantôme]: « Vas-y, écris et surtout ne te bloques sur rien. Si tu me dis que le personnage passe sous un torrent et qu’ensuite il y a une cathédrale qui se casse la gueule, mets-le». Parce que moi, ce qui m’amuse, c’est de chercher comment je vais le faire au théâtre. Le deuxième niveau d’influence tient dans le fait que je continue à travailler sur le spectacle, c’est-à-dire qu’il n’y a jamais d’arrêt. En tant qu’auteurs, on a retravaillé des scènes en plein  milieu qui ne nous plaisaient pas et là je suis en train de retravailler encore une scène parce que je me dis qu’on peut l’arranger. Mais quand je dis retravailler une scène, ce n’est pas juste modifier deux répliques, c’est la changer entièrement.

Eric Métayer Vous êtes au théâtre tous les soirs ?

Non, mais j’ai des échos sur ce que l’équipe fait. A part deux éléments, les comédiens de Train fantôme sont des gens avec qui j’ai travaillé sur Les 39 marches pendant 700 représentations durant quatre ans, je commence à les connaître. Nils Zachariasen, qui a fait les décors, est aussi quelqu’un que je connais par cœur. On s’entend comme larrons en foire. Dès qu’il y a truc qui manque, vous pouvez être sûr que je l’aurai le lendemain.

Est-ce que pour faire rire le public, vous devez avant, lors des répétitions, rire entre vous ?

Moi je me marre à la création. Quand on commence à créer des choses, je dis à l’équipe sur les quinze premiers jours de répétition « Allez-y ! ». Alors là, ça peut aller du caca prout à n’importe quoi. C’est la totale. Et puis à un moment donné je dis : « Attention, on ferme la porte. » Après on a la deuxième étape, face au public. C’est alors qu’on se rend compte que certaines choses ne faisaient rire que nous. Je suis très improvisateur au moment de la création, mais une fois le spectacle monté,  je suis très très chiant.

Un metteur en scène doit-il nécessairement être chiant ?

Non, mais le comique est tellement difficile que si vous tenez quelque chose il ne faut pas partir ailleurs, vous l’avez trouvé, il est là le rire. Après, on a une convention, si les comédiens ont trouvé un nouveau  gag, je les laisse essayer un soir. Si ça passe bien, on le fait un deuxième soir. Si le deuxième soir c’est moyen, je donne une dernière chance sur le troisième. Mais là, si ça ne marche pas, on enlève.

Pourquoi avoir repris l’histoire de Dracula ?

Déjà, j’avais envie de vampires. J’avais envie d’une trame qu’à priori tout le monde connaît et où il se passe des mouvements, parce que dans Frankenstein par exemple, il ne se passe pas grand-chose. Ça se déroule dans un château, on fait naître le monstre mais après…

Vous aviez envisagé d’adapter Frankenstein ?

Non. Au départ je voulais adapter King Kong. Mais il vient d’être monté en comédie musicale en Australie. J’ai vu les images. Là où je suis super fier, c’est qu’ils ont fait le singe exactement de la manière dont je l’avais imaginé, ça prouve que je ne m’étais pas trop planté. Mon deuxième choix était d’adapter les Aventuriers de l’arche perdue, mais c’est un vrai foutoir pour obtenir les droits américains. Trop compliqué. Tandis que l’histoire de Dracula, mélangée à des films d’horreur, c’était beaucoup plus simple.

C’est votre père Alex Métayer qui vous a insufflé ce goût pour le spectacle ?

Oui, quelque part. Je ne voulais pas être comédien. Je voulais être professeur d’histoire de l’art et d’arts plastiques. Maintenant je suis très content d’avoir fait ces études parce qu’aujourd’hui ça me sert. Mais c’est vraiment mon père qui est venu me chercher et qui m’a dit : « On va aller à un cours de théâtre », parce qu’il ne me voyait pas prof. Mais ce n’est pas lui qui m’a amené vers cet imaginaire. C’est plutôt ma mère. Elle, c’était le dessin, la peinture, les inventions… Et puis la rencontre de la ligue d’improvisation a joué beaucoup, j’y ai développé l’univers du rien.

Et vous aviez quel âge quand vous avez pris goût à tout ça ?

10 ans. Je faisais des films en Super 8, je faisais des collages, je créais des mouvements en images arrêtées…

Vous saviez déjà que vous ne seriez pas banquier au Crédit Lyonnais…

Non, ça je savais ! Et tant mieux pour le Crédit Lyonnais ! Je savais que j’allais vers de l’artistique, mais quoi ? J’ai été moniteur de voile, je suis parti dans des directions totalement différentes, mais ce sont toutes ces choses-là qui créent un univers. N’avoir été que comédien, entrer dans un cours et ne parler que de théâtre, sincèrement pour moi… c’est très restrictif. Par contre, prendre son sac à dos, aller en Hollande, tomber amoureux de quelqu’un à Gibraltar et vendre des frites…tout ça à un moment donné se retrouvera sur le plateau et fera un monde. Les rencontres participent aussi à créer un univers. Je suis parti trois ans et demi vivre en Argentine. J’y suis allé pour un tournage au départ et je suis resté. Pour les gens, j’étais fêlé, je bousillais ma carrière en France. Quand je suis revenu, on m’a offert un rôle de travesti sud-américain. J’ai pu utiliser l’espagnol que je ne parlais pas avant mon voyage, et j’ai été nommé en révélation pour la première fois. Toutes les choses se lient.

Eric Métayer - Les 39 marchess

A droite, Eric Métayer dans « Les 39 marches »

Durant toute cette interview, vous nous avez beaucoup parlé de l’art du rien, mais dans Train fantôme, il y a énormément de décors et d’accessoires !

Là, c’est vrai qu’il y en a beaucoup. On a joué au ping-pong avec Nils. On avait des envies d’images. Dans Train fantôme, ce n’est pas le rien mais plutôt de l’inventivité. Maintenant, le rien, j’ai vraiment envie d’y retourner parce c’est un plaisir énorme.

Vous pouvez nous en dire un peu plus sur vos prochains projets ?

Il y en a trois. Un avec Andréa Bescond, qui joue le rôle féminin de Train fantôme. Un spectacle qu’elle a écrit et que je vais mettre en scène. Une forme de comédie très dramatique. Le deuxième, c’est un spectacle tout seul. Le troisième – mais qui ne sera pas pour tout de suite parce qu’il y en a déjà un qui se monte à la rentrée*- je voulais faire un Shakespeare, je voudrais monter un Roméo et Juliette. Je voudrais le monter comme Shakespeare l’a fait : un plateau nu avec juste un cercle de jeu de sumo, deux bancs qui représenteraient les deux familles et joué que par des hommes. Je trouve intéressant d’intégrer deux hommes qui s’aiment et deux familles qui ne veulent pas. C’est une pièce très actuelle qui démontre que le théâtre ne sera jamais battu par le cinéma. Parce que c’est de l’imaginaire. C’est ce que Shakespeare dit à la fin de sa pièce : « Voilà, les personnages qui sont là vont disparaître, ces châteaux, tout ça, ça n’a jamais existé, c’est votre imaginaire qui les a fait vivre. Et nous allons disparaître comme nous sommes venus». Pour moi, le théâtre est le premier cinéma en 3D. Ils pourront toujours nous apporter tous les effets spéciaux possibles, on sera plus forts qu’eux. Parce que si j’amène un morceau de papier toilette, que je le mets par terre et que je fais : « Dis-donc, la piste, ça va être dur de la descendre ! ». Les gens y croiront. Au cinéma on aura besoin de faire un effet numérique, on aura besoin de faire la piste…

Comme quand vous créez la mer dans Train fantôme avec un grand drap bleu…

J’ai le bruit, j’ai tout… Et en plus, vous avez votre mer. C’est-à-dire que c’est vous qui vous vous l’imaginez. Au cinéma, c’est la mer de quelqu’un qui s’appelle réalisateur machin… Il vous a créé votre mer, vous ne pouvez pas l’imaginer, c’est la sienne. Tandis que si moi je mets un morceau de papier au sol et que je dis que c’est de la neige, certains diront qu’ils ont vu de la neige dense, d’autres que c’est de la poudreuse… C’est comme un bouquin.

*Roméo et Juliette en janvier 2014 au Théâtre de la Porte Saint-Martin, mis en scène par Nicolas Briançon

 

 

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Train fantôme - affiche

Les39 marches - affiche

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Interview d'Eric Métayer, metteur en scène des 39 marches et Train fantôme
Titre :
Interview d'Eric Métayer, metteur en scène des 39 marches et Train fantôme
Description :

Eric Métayer nous parle de son nouveau spectacle "Train fantôme", au Théâtre de la Gaité Montparnasse.

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2 Comments Post a comment
  1. Nosferatu #

    Interview très intéressante.
    Je ne connaissais pas le parcours d’Eric METAYER mais en découvrant son expérience en impro je comprends mieux la folie du Train fantôme !
    J’avais adoré cette pièce et je la recommande, là ça me donne envie d’aller voir Les 39 marches!

    novembre 14, 2013
  2. Myriam Fleuret
    Myriam Fleuret #

    Oui, Eric Métayer a vraiment un parcours passionnant, ce qui a forgé son univers un peu fou, mais d’une richesse incroyable. Nous ne pouvons que vous recommander d’aller voir « Les 39 marches », vous allez adorer ! Merci pour votre commentaire. L’avis de nos lecteurs sur les pièces que nous mettons en avant est précieux.
    N’hésitez pas à nous raconter vos impressions sur d’autres spectacles et faites-nous découvrir vos coups de coeur.

    novembre 14, 2013

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