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Eric-Emmanuel Schmitt, interview

A la tête du Théâtre Rive Gauche depuis 2012, Eric-Emmanuel Schmitt, romancier et dramaturge, présentera le 30 janvier prochain sa nouvelle pièce : La Trahison d’Einstein. Steve Suissa a pris les rênes de la mise en scène quand Francis Huster et Jean-Claude Dreyfus donnent vie aux deux personnages clefs. Quelques jours avant la première, nous avons eu le privilège de rencontrer l’auteur qui nous a parlé avec passion de son théâtre, à la fois fabuleux espace de création et lieu de retrouvailles d’une famille choisie, portée par l’amour des planches.

 

Ticketac.com : Le grand public vous connaît surtout à travers vos romans, moins en tant qu’homme de théâtre. Pourriez-vous nous raconter l’aventure du Théâtre Rive Gauche que vous avez repris en 2012 ?

Eric-Emmanuel Schmitt : C’est vrai que dans les années 90, j’ai surtout écrit pour le théâtre. J’avais parfois jusqu’à trois pièces qui se jouaient en même temps à Paris. En 2000, je me suis mis au roman. Et effectivement, maintenant le public me perçoit plus par mes oeuvres romanesques, parce qu’elles touchent beaucoup plus de monde que le théâtre qui, lui, parle à un univers de passionnés dont je fais partie. Il est arrivé un moment où je me suis dit que j’allais équilibrer théâtre et romans. Il se trouve que la Fondation Anne Franck m’a offert à le même période la possibilité d’écrire une adaptation théâtrale du Journal d’Anne Franck. J’ai été choisi parmi dix dramaturges qui avaient aussi une carrière internationale. J’ai eu cet honneur, cette joie… J’étais fou de bonheur ! La pièce allait se jouer dans d’autres pays, mais je voulais la créer à Paris. Je suis allé voir des théâtres, où j’avais déjà eu des succès, en proposant Le Journal d’Anne Franck, jouée par Francis Huster pour le rôle du père. Ce n’était pas vraiment une proposition malhonnête… Aucun théâtre n’a accepté. Ils me disaient que c’était la crise, que les gens avaient envie de rigoler, que neuf personnages sur scène, ça coûtait trop cher, qu’on avait déjà trop parlé de « toutes ces histoires là ». J’ai piqué une grosse colère, j’ai acheté un théâtre !

Eric-Emmanuel Schmitt

Eric-Emmanuel Schmitt (Crédit photo : Catherine Cabrol)

Et vous avez eu sacrément raison !

Oui ! Sur le coup je n’ai pas calculé toutes les conséquences. Quelque chose avait changé dans le monde du théâtre, il y avait une frilosité, un pessimisme… Je ne me laisserai jamais battre par le pessimisme. Maintenant que la colère est passée, je suis ravi. C’est un atelier de création, c’est une bête qu’il faut nourrir. Du coup, les pièces que j’ai dans la tête, je suis en train de les écrire. Bien sûr il y a d’autres pièces qui ne sont pas de moi comme L’Affrontement de Bill C. Davis ou le spectacle que s’était écrit Marianne James [Miss Carpenter], mais je me dois d’apporter de la matière, même si certaines de mes pièces seront jouées dans d’autres théâtres l’année prochaine. J’ai mon atelier de fantasmes, ma salle de jeu ! Et puis ça a resserré mes liens avec Francis qui a toujours été un ami. On unit nos destins de théâtre en faisant le plus de choses possibles ensemble. Pareil avec Steve Suissa à la mise en scène. C’est une famille que j’ai choisie.

 

Vous formez un vrai trio créatif : Francis Huster au jeu, Steve Suissa à la mise en scène et vous au texte. Comment l’expliquez-vous ?

On est à la fois tellement semblables et différents. On est semblables par notre énergie… Les trois bons-hommes, faut se les cogner ! Francis a une case en trop : toujours trop d’idées, trop d’enthousiasme, trop de désirs… Moi on m’appelle « le bulldozer », je suis toujours en train de faire dix-huit mille choses, rien ne m’arrête, je suis increvable. Et Steve est quelqu’un qui ne lâche rien, qui peut travailler des heures et des heures, qui est exigeant, qui ne consent jamais à la facilité, à l’à-peu-près. Nous trois, c’est paradoxalement très harmonieux.

 

Vous devez avoir des moments de tension ?

Oui, mais on les partage. Ce n’est jamais la tension de l’un contre l’autre. On peut très bien faire des choses qui déçoivent l’un ou l’autre, mais tout est dit.

 

Il y a une vraie franchise entre vous…

Oui, autrement il n’y a pas d’amitié.

 

A vous entendre, on comprend qu’il y a une belle émulation ?

Je crois. On se tire par le haut parce que chacun admire les deux autres et connaît leurs exigences. Il y a une émulation par l’admiration et le respect. Je n’avais jamais connu ça. C’est une aventure qui a lieu ici.

 

Que faites-vous une fois que la pièce est écrite et qu’elle est en passe d’être montée ? Vous devez avoir l’impression de « lâcher le bébé » en quelque sorte ?

Je laisse faire Steve Suissa parce que j’ai confiance en lui. De temps en temps il m’appelle pour donner un électrochoc à toute la troupe. L’auteur est un surmoi épouvantable pour les comédiens. Quand l’auteur arrive, ils bégaient tous. Ça fait cet effet là dans le monde entier. Même quand je vais voir des Japonais qui me jouent depuis des années et que j’assiste enfin au spectacle, ils bégaient ce soir-là. C’est terrible comme je peux gâcher les représentations de mes pièces en y allant ! Steve m’appelle aussi pour régler des problèmes de texte parfois. Pour avoir mon avis aussi. Mais c’est lui qui décide. Je suis prêt à lui faire confiance et à ne venir que le soir de la générale.

 

Un moment qui doit être très éprouvant pour vous ?

C’est très flippant ! Ça va un peu mieux dans le sens où avant j’étais régulièrement malade. C’est horrible ! A chaque fois je me demande pourquoi je fais ce métier, pourquoi je m’inflige des souffrances pareilles. J’ai connu plus de bonheurs que de malheurs au théâtre, mais les rares déboires que j’ai eus m’ont montré que si j’aime ce métier, ce n’est pas pour connaître le succès mais parce que j’aime ça. Je suis indécrottable !

 

Comment vous sentez-vous à quelques jours de la première [le 30 janvier] de La Trahison d’Einstein, votre nouvelle création ? Plutôt tendu ?

Ah oui ! J’ai peur. En plus le public est déjà au rendez-vous ! Je me dis : « Ils ont envie, mais de quoi ? Ce qu’on s’apprête à leur donner, est-ce bien ce qu’ils attendent ? » Cela porte de savoir qu’il y a du désir, et en même temps cela effraie. On travaille comme des fous. Il faut être à la hauteur de l’attente.

 

Vous aviez écrit cette pièce pour cette saison précisément ?

Non, je l’avais écrite il y a un an et demi. Et quand Francis a décidé qu’il allait la jouer, c’est devenu concret. J’ai vraiment beaucoup travaillé. J’ai fait quatorze versions.

 

Pourquoi Einstein ?

Alors ça peut faire très présomptueux de dire que je me sens très proche d’Einstein… (Rires) Je dirais qu’il porte, avec son incandescence et sa force, un conflit que nous avons tous en nous, celui de la guerre et la paix. Tout le monde veut la paix. Mais parfois, le meilleur moyen d’y arriver, c’est de faire la guerre. Et Einstein représente cela d’une façon flagrante, spectaculaire. Ce pacifiste militant va un soir de 1939 écrire au président Roosevelt pour lui dire qu’il faut se dépêcher de construire la bombe atomique avant les nazis. Quel déchirement intérieur pour cet homme ! De plus, il n’a pas du tout imaginé ce qui allait se passer après, c’est à dire que cette bombe allait être jetée sur des populations. Lui, il pensait qu’il suffisait de la posséder pour intimider, c’est un peu l’état dans lequel on se trouve aujourd’hui. Il a une double responsabilité : celle d’avoir lancé la fabrication de la bombe – ça va le hanter – et celle d’avoir découvert qu’il y avait de l’énergie tapie dans la matière. En même temps, il va proposer des solutions très intéressantes qu’on devrait méditer. Par exemple, une fois que cette bombe a explosé, il explique dans des articles qu’elle devrait appartenir aux Nations unies et pas à un pays. Pourquoi ne pas revenir à cela ? Personne ne va vraiment comprendre ses opinions politiques. S’y intéresser aujourd’hui nous permet de relire l’histoire et de réfléchir à notre époque.

 

Un de vos objectifs avec cette pièce est de donner des explications ?

Oui, je vais essayer de créer de l’intimité totale avec cet homme qui nous parle de nous. Il n’a pas seulement changé la façon de concevoir le monde avec sa physique. Il a changé le monde tout court puisque maintenant on est dans l’équilibre par la terreur.

 

Jean-Claude Dreyfus incarne un vagabond à qui Einstein [Francis Huster] explique ses déchirements. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette relation qui se noue au fil de la pièce ?

Ce vagabond a échoué au bord d’un lac du New-Jersey. On va découvrir qu’un drame intime lui a fait abandonner la vie, un drame qui va être à la source de sa relation avec Einstein… Sur ce lac, Einstein fait de la voile. Il était fou de voile. Il en faisait comme un pied mais il adorait ça quand même. Moi j’adore nager par exemple, mais je coule. Pourtant j’adore nager. Allez savoir… Il y des trucs comme ça… Les deux ont l’air de vagabonds. Einstein était habillé comme l’as de pique… C’était l’inspecteur Columbo ! Au fond, ce sont tous deux des excentriques et des exclus. Un par son excellence, l’autre parce qu’il est au plus bas de la société. Tous deux sont inadaptés. Une grande fraternité va naître entre eux. Mais je ne peux pas livrer tous les secrets…

 

 

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La Trahison d'Einstein - affiche

 

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