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Jean-Luc Moreau, interview

Deux pièces à l’affiche à Paris en ce début d’année pour le metteur en scène Jean-Luc Moreau : Court sucré ou long sans sucre ? à la Comédie Bastille et Joyeuses Pâques au Théâtre du Palais-Royal. Alors que la première prend la forme d’un vaudeville dans une boîte de communication, la deuxième se réapproprie le triangle amoureux mari/femme/maîtresse sur l’irrésistible texte de Jean Poiret. Deux comédies qui viennent s’ajouter à la liste impressionnante des spectacles sur lesquels Jean-Luc Moreau s’est illustré . Ticketac.com l’a rencontré.

 

A peine sommes-nous installés dans les sièges moelleux du théâtre de la Comédie Bastille que l’interview débute, façon inventaire à la Prévert, Jean-Luc Moreau prenant soin de nous détailler les pièces qui se jouent actuellement et dont il est le metteur en scène. A Paris, Court sucré ou long sans sucre ? et Joyeuses Pâques, en province : Le Bonheur, Un drôle de père, Jamais deux sans trois3 lits pour 8… L’artiste est prolifique ! Une pièce a-t-elle  tout juste commencé son exploitation qu’il travaille déjà sur un nouveau projet, pour preuve sur ses genoux, le texte Voltaire-Rousseau qui sera monté dans quelques mois au Théâtre de Poche Montparnasse, mais c’est encore une autre aventure…

 

Ticketac.com : Comment faites-vous pour travailler sur autant de pièces en même temps ?

Jean-Luc Moreau : J’ai d’abord une bonne assistante ! Et puis je me suis rendu compte qu’au bout de quatre heures, les acteurs sont saturés d’informations et ont besoin de prendre l’air, ce qui me permet de répéter au moins deux spectacles par jour. Chaque matin, je prépare ma gamelle de chantier avec entrée, plat de résistance et dessert, et je fais une journée complète. Grâce à mon scooter je suis à l’heure à mes rendez-vous.

Ce n’est pas compliqué de passer d’un univers à un autre dans une même journée ?

J’ai lu que les grands joueurs d’échecs faisaient des exercices de concentration et de déconcentration rapides pour pouvoir s’adapter aux différentes situations. Quand je suis dans un spectacle, je dirais qu’involontairement ou spontanément, je suis très concentré. Là je suis avec vous et je ne pense pas du tout à autre chose. Quand je suis dans l’univers d’une pièce on ne pourra pas m’en faire sortir. En revanche, dès qu’on dit « on arrête », c’est fini. Je déplace les informations qui concernent ce spectacle dans un coin de ma tête et je peux me concentrer sur un autre.

Vous n’êtes donc jamais « hanté » par une pièce ?

Dans les moments où je ne suis plus sur le spectacle, il peut m’arriver, en faisant prendre le bain à mes enfants par exemple, de les regarder s’amuser tout en ayant à l’esprit : « Peut-être que ce serait mieux si l’acteur entrait par le fond quand il dit cette réplique… » En réalité, je suis très rêveur. Le vrai travail est dans la rêverie, quand je suis à scooter, en regardant une émission de télé… Je ne sais pas du tout ce qu’on peut contrôler, simplement il y a des informations qui vous arrivent, de manière involontaire ; elles sont le concentré de beaucoup d’autres choses, c’est comme un coup de foudre… On parle d’intuition, mais c’est très simple en fait : notre intelligence fait fusionner ces informations et quelque chose en sort.

Lorsque vous travaillez sur plusieurs pièces en même temps, n’y a-t-il pas contamination des univers ?

Jamais, parce que ce sont des auteurs différents. La seule fois où il m’est arrivé de travailler sur deux pièces d’un même auteur, c’était sur des textes d’Eric Assous [a notamment écrit Nos femmes] : Les hommes préfèrent mentir et L’Illusion conjugale. Je me suis dit que pour que les pièces fonctionnent, il fallait que les univers s’opposent. Là j’ai été très vigilant en proposant des esthétiques très différentes. Autrement non, parce que si je monte une pièce de Molière ou de Gérald Sibleyras, l’univers littéraire va s’imposer à moi et va me contraindre à faire des choses différentes.

En parlant d’Eric Assous, vous auriez aimé mettre en scène Nos Femmes ?

J’ai eu la pièce entre les mains, mais quand j’ai su que c’était Richard [Berry] qui allait jouer, c’était évident. Il est metteur en scène et réalisateur et cela m’a paru complètement légitime qu’il veuille la mettre en scène.  Je me suis moi-même mis en scène dans les pièces d’Eric Assous.

Court sucré ou long sans sucre ?

Court sucré ou long sans sucre ?

 

Comment arrive-t-on à avoir assez de recul pour à la fois jouer et mettre en scène ?

Si je dois mettre en scène une pièce dans laquelle je vais éventuellement jouer, dans un premier temps, avant de penser à ce que je vais faire dans le rôle, je pense à la pièce. Je projette des images dans ma tête et je me duplique dans un des personnages, donc je sais ce que je dois faire. Pour moi c’est finalement moins compliqué. Mais a priori je ne me distribue pas de rôle.

Court sucré ou long sans sucre ? se passe dans le monde de l’entreprise, un univers résolument contemporain. Un contexte moderne suffit-il à faire une pièce moderne ?

Non, c’est plus une passerelle. Le domaine de la publicité dans Court sucré n’en fait pas une pièce moderne mais un cadrage contemporain. Après, la pièce elle-même… Le vaudeville contenu est classique. Ce qui est surprenant, c’est d’avoir intégré ça dans le monde actuel.

On pourrait donc, à l’image de l’adaptation d’une pièce du répertoire classique transposée dans l’univers contemporain, adapter Court sucré dans un contexte ancien ?

Oui, c’est l’inverse presque. C’est vrai que les situations sont relativement classiques. Les enjeux sont perceptibles par tous.

La première était samedi dernier (le 18 janvier), ça s’est bien passé ?

Oui, très bien. Et puis la pièce a une expérience, elle s’est jouée de nombreuses fois avant. C’est une re-création. La pièce était initialement assez café-théâtre et là on lui a donné une modernité, une théâtralité…

Plus d’envergure?

Voilà, exactement. Il y a une propreté dans le jeu. Je n’ai pas hésité à raconter les histoires d’amour qui pouvaient éventuellement se passer afin que ce ne soit pas artificiel dans les rapports.

Court sucré est une comédie. Comment met-on en scène l’humour ?

Je ne sais pas s’il y a des règles. Je suis très sensible au langage. Les mots sont souvent la clef des émotions et des situations. Je ne crois pas que le théâtre soit le lieu des idées. Tout doit passer par la sensation…la sensualité même de ce qui se passe sur scène, mais jamais faire appel à la raison ! L’émotion me rapproche des mots. Quand j’essaie de comprendre vraiment le pourquoi du langage, ça libère des images sur la vérité des rapports. Par exemple une situation idiote : un homme est en train de coucher avec une femme et sa légitime le surprend. En vérité il y a trois personnes qui sont très gênées et ça peut générer quelque chose de drôle à partir du moment où chacun vit sa propre tragédie. Il y a un enjeu individuel qui peut amener quelqu’un à tuer l’autre. On ne sait pas, ça peut aller très loin. Donc la comédie finalement, c’est essayer de trouver les situations les plus dramatiques possibles, comme on visserait un boulon à fond, puis dévisser d’un quart de tour pour donner un peu d’espace, un peu de liberté. Et c’est là où s’engouffre la comédie.

Jean-Luc Moreau

Jean-Luc Moreau

Votre boulot, c’est de travailler l’émotion ?

Oui. Je crois que ce qu’on aime dans le théâtre – si on prend le temps d’y réfléchir –  passe toujours par l’émotionnel. Mais rarement par l’idée.

Même si vous allez vers le théâtre d’idées ou politique…

Mais ça passera quand même par l’émotion.

Les auteurs de Court sucré sont également les comédiens (Sylvie Audcoeur, David Basant, Bruno Chapelle et Olivier Yéni). Comment s’impose-t-on en tant que metteur en scène lorsqu’on n’est pas en position de force ?

C’est compliqué. Je pense que le pouvoir ne se prend pas, le vrai pouvoir est donné. Ce sont les autres qui vous donnent la légitimité. A partir de ce moment, ils doivent en subir les conséquences. Cela dit, je ne suis pas un guerrier pour ça, je ne suis pas un homme de conflit, je déteste ça, donc j’écoute.

Ce sont eux qui sont venus vous chercher ?

Oui. J’aime beaucoup ce théâtre, l’équipe est sympa. Je peux travailler au Théâtre de Poche puis travailler dans un Zénith, je m’en fous, je ne cherche pas à faire un travail moins exigeant dans un endroit que dans un autre. J’aime le théâtre, peu importe avec quoi on le fait. Je vais sans doute monter La Famille Adams en comédie musicale, normalement c’est un gros bazar et là on a trois sous et on le fait quand même.

Quel spectateur êtes-vous ? Vous allez beaucoup au théâtre ?

En ce moment non, autrement j’y vais dès que possible. Mes pièces me prennent du temps. Ce soir par exemple, je vais au Théâtre du Palais-Royal [où se joue Joyeuses Pâques].

Vous resserrez les boulons quand vous allez voir vos comédiens jouer ?

Oui, à chaque fois on fait un débriefing après la représentation.

Vous vous considérez comme un metteur en scène dur ?

Non, pas du tout. Je dis les choses avec suffisamment de gentillesse et d’exigence. Ca se passe souvent bien. Plus les gens sont professionnels, mieux ça se passe.

Vous avez une carrière extrêmement riche. N’êtes-vous pas blasé ?

En ce moment,  je suis en perspective de projets comme jamais je ne l’ai été. Et puis je comprends de mieux en mieux alors j’ai envie d’exploiter cette expérience. Dans toute carrière, aussi impressionnante soit-elle, il y a toujours une pièce de Goldoni qu’on n’a pas montée. Je n’ai jamais monté un grand Shakespeare par exemple  (là je vais m’attaquer à Othello). Je n’ai jamais monté Marivaux. J’adore Marivaux. Donc j’ai beaucoup de boulot encore.

Vous avez connu aussi bien le théâtre subventionné que privé, y a-t-il plus de liberté dans l’un que dans l’autre ?

Je trouve qu’il y a plus de création dans le théâtre privé. Le théâtre subventionné est très souvent – avec beaucoup de talent d’ailleurs – dans des pièces classiques, mais ce sont des aventures qui ne sont pas risquées. La seule aventure dangereuse, c’est le théâtre contemporain. Le privé fait très souvent de la création. A part Court sucré qui a déjà été jouée, toutes les pièces que j’ai montées sont des créations. Ce que je préfère, c’est quand on est le premier à raconter une histoire. J’aime regarder s’il y a des gens dans la salle… J’ai peur qu’il n’y ait pas de monde…

C’est une grosse angoisse pour vous ?

Bien sûr. C’est une très grosse angoisse de savoir si des gens viennent ou non voir ce que vous avez fait. D’autant plus que c’est ce qui nourrit ma famille.

 

 

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Court sucré ou long sans sucre - affiche

 

 

 

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Un commentaire Post a comment
  1. Alexandrie #

    On a le vertige en lisant l’interview de Jean- luc Moreau; On a peine à le suivre
    tellemenent il fait plusieurs choses à la fois! Passionnant. Bravo à lui et à l’interviewer.

    janvier 23, 2014

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