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Francis Huster, interview

Il occupe chaque soir à lui seul la scène du Théâtre Rive Gauche depuis maintenant près de deux mois. Sous les traits de Stefan Zweig, Francis Huster raconte et incarne Le Joueur d’échecs, sublime nouvelle écrite par l’auteur viennois peu de temps avant qu’il ne se donne la mort. L’adaptation, de la plume d’Eric-Emmanuel Schmitt, met en lumière un univers élégant et feutré propice à l’émancipation

des caractères et au surgissement de la folie, à l’image du calme fascinant qui précède le retournement d’un destin vaincu par la mort. Habité par cette pièce, Francis Huster était sans nul doute la personne qui pouvait nous en parler le mieux. Nous l’avons rencontré. (Photo : Fabienne Rappeneau)

 

Ticketac : Dans le Joueur d’échecs, vous êtes seul en scène. Au-delà de l’expérience unique avec le public, l’exercice est complexe puisqu’il allie narration et interprétation de plusieurs personnages. Comment avez-vous abordé cette pièce ?

Francis Huster : C’est très particulier et contraire aux sketchs où, l’acteur de one-man-show, même quand il interprète un personnage, ne quitte jamais sa véritable personnalité. Dans le cas d’un seul-en-scène littéraire comme Le Joueur d’échecs, La Peste ou beaucoup d’autres choses que j’ai faites, vous ne pouvez vous en sortir que si vous ne choisissez d’incarner qu’un seul des personnages – le principal – même s’il ne fait pas partie de la scène. En tant que comédien, vous surfez alors avec les autres figures, de manière très élégante, très légère… Mais au moment où il faut interpréter le personnage principal, vous sortez vos tripes. Cela demande une virtuosité technique, presque à l’aveugle, sur tous les êtres secondaires. Lorsque vous jouez le personnage principal, aucune représentation n’est similaire parce qu’elle dépend de votre état d’énergie où de désespoir… Dans La Peste, j’avais 47 personnages. Le seul que j’interprétais, pour moi, était Rieux. Tous les autres, je les avais bloqués techniquement. D’ailleurs, Rieux interagissait avec les autres, mais je retrouvais toujours l’équilibre parce que j’avais l’impression de ne jouer qu’un rôle, le sien, et d’être plus ou moins somnambule avec les autres. Dans Le Joueur d’échecs, le personnage que j’interprète, c’est monsieur B.. Les autres ont été complètement verrouillés, y compris Zweig. Monsieur B. a été le plus difficile à saisir. A deux jours de la première, Eric-Emmanuel Schmitt me dit : « Il n’y a pas monsieur B. ». Le lendemain, il s’est fracturé le pied – une fracture de fatigue – et c’est là que j’ai trouvé la solution : monsieur B. est fracturé. Son âme est fracturée en deux. Quand vous jouez la folie dès l’entrée sur scène, tout le monde y croit. Mais quand cette folie doit apparaître au fur et à mesure, c’est l’Himalaya. J’ai été sauvé par Peter O’Toole dans La Nuit des généraux [film d’Anatole Litvak de 1967]. J’ai regardé le film sept fois et j’ai décrypté ce que faisait O’Toole dans la voiture avec Tom Courtenay lorsqu’il devient fou. Et j’ai compris. J’ai beaucoup travaillé là-dessus. Le projet du Joueur d’échecs est pour moi magnifique. J’essayais de sortir de La Peste depuis vingt ans. J’y étais habillé tout en noir, ici je suis tout en blanc. Quand le musée Grévin m’a demandé dans quelle tenue je souhaité être représenté, j’ai répondu : «  dans le costume de La Peste » ; vous m’auriez demandé dans quel vêtement j’aurais voulu être enterré, j’aurais dit : « le costume de La Peste »Le Joueur d’échecs m’en a totalement sorti… Ce jeu-là est tout à fait contraire. Il est vraiment cinématographique.

Francis Huster

Photo : Fabienne Rappeneau

 

En adaptant la nouvelle du Joueur d’échecs sur scène, Eric-Emmanuel Schmitt développe l’idée selon laquelle ce texte serait le testament de Stefan Zweig. En tant que comédien, avez-vous besoin d’adhérer totalement à cette thèse pour l’interpréter ou vous est-il possible de garder du recul ?

Francis Huster : Je ne peux pas m’imprégner sans être totalement d’accord avec l’auteur. Sinon je ne le fais pas. Il y a des textes merveilleux, par exemple Le Souper de Jean-Claude Brisville que j’ai failli je ne sais combien de fois jouer, mais je ne suis pas convaincu par sa théorie contrairement à celle de Schmitt. C’est exactement en écrivant ce texte que Stefan Zweig a décidé de se suicider. J’en suis certain. Zweig s’est alors rendu compte qu’il s’était trahi lui-même. Il a compris qu’il était monsieur B. Sa folie était de penser que le monde est un échiquier : il y a les blancs et les noirs, il y a les bons et les méchants. Zweig a eu la maladresse de se dire – comme des milliers de gens – que face aux mauvais, face au nazisme, il ne fallait pas bouger : « Ne faisons pas de vagues, ça passera. Plus on discutera, plus on attisera la haine ». C’est exactement ce qui vient de se passer depuis vingt ans dans le monde, et le résultat, on le voit. En 1942, Zweig comprend qu’il était en train de jouer une partie d’échecs avec la mort et qu’au lieu de l’attaquer, il a laissé faire : « J’ai perdu la partie, je me suicide». C’est pour cette raison que ce texte est magnifique. En contrepartie, il ne s’est pas suicidé, il a assassiné sa femme et lui. Parce qu’il y a un détail sur lequel je me suis appuyé pour tout construire : il s’est tué le premier. Il a avalé le véronal, s’est allongé sur le lit et il est mort. Il a eu le culot de laisser sa femme vivante. Elle a dû supporter à côté d’elle le cadavre de l’homme qu’elle aimait et trouver la force de se suicider à son tour. C’est une horreur qu’il aurait dû lui épargner. C’est totalement significatif de Stefan Zweig. On l’a tellement magnifié comme le romantique à la Mayerling. Mais la différence, c’est que Roméo et Juliette où les amants de Mayerling se tuent par amour. C’est un horrible concours de circonstances. Pour moi, l’écriture du Joueur d’échecs – comme Molière avec le Misanthrope – est la bascule d’une vie. Zweig ne peut plus revenir en arrière.

 

 

Finalement, vous incarnez un personnage pour lequel vous avez peu d’empathie ?

Francis Huster : Je me retrouve dans une ambiguïté magnifique comme avec d’autres grands artistes. D’un côté il y a les « forces du mal » : les nazis, les racistes, les antisémites… dans le monde entier. Céline, Wagner et compagnie. Puis ceux du « bon côté », mais qui se conduisent avec une irresponsabilité totale. Dans Le Joueur d’échecs, Stefan Zweig est tel qu’il se voit mais pas tel qu’il est. C’est comme Cyrano. Le véritable Cyrano n’a rien à voir avec le personnage de Rostand. C’était un tueur, un type insensé. La façon dont Zweig se voit est sublime, et magnifique à incarner. Mais si la pièce se portait sur le vrai Stefan Zweig dans la vie – on se souvient de Patrick Timsit et Elsa Zylberstein [Les Derniers Jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik, 2012] -, ce serait tout autre chose.

 

Depuis Le Journal d’Anne Franck en 2012, vous ne délogez plus du Théâtre Rive Gauche et multipliez les collaborations avec Eric-Emmanuel Schmitt, au texte, et Steve Suissa à la mise en scène. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce coup de foudre artistique ?

Francis Huster : Ce théâtre renaissait alors. Il fallait lui donner une autre image. Je me suis dit que ça valait la peine de passer une poignée de ma vie à la sculpter selon ce qu’Eric-Emmanuel Schmitt et Steve Suissa avaient imaginé. Il me semble que c’est un devoir, plus que de m’éparpiller dans divers endroits pour ma carrière personnelle. Il est bon de susciter le public avec des textes qui l’interpelle. Personne ne s’attendait à l’accueil réservé au Joueur, une pièce programmée à 19h. Cela prouve qu’effectivement, contrairement aux idées reçues, c’est à cet horaire qu’on peut proposer des textes inimaginables. Les gens sont encore empreints de l’énergie de la journée. Là est le succès du Joueur d’échecs.

 

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Le Joueur d'échecs - affiche

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